Programme

 

 

Etat de la recherche et questionnements

1. " Sciences et empire "

A la suite des décolonisations politiques, des travaux critiques ont contribué au renouvellement de l'historiographie contemporaine sur les relations entre sciences sociales et impérialismes européens. A la fin des années 1970, E. W. Said a montré l'importance de la domination culturelle dans l'entreprise impériale. Ses travaux concernaient la culture, dans ses expressions apparemment les plus désintéressées, telles la littérature, la peinture ou les disciplines scientifiques métropolitaines, participant à la formation de l'impérialisme européen . De nombreux historiens des sciences anglo-saxons ont exploré cet angle d'approche en analysant les stratégies des métropoles européennes dans le développement des activités scientifiques relatives aux colonies . Ils ont par exemple montré comment la curiosité scientifique, développée notamment lors des voyages de Cook, avait contribué au prestige britannique, et donc constitué un élément de la puissance impériale . Ces études concernent essentiellement l'empire britannique, et l'on ne peut que constater le manque de travaux d'ampleur similaire dans le cas français, et plus encore d'études comparatives portant sur les différents systèmes impériaux.

Dans une optique parfois moins déterministe, les relations entre les sciences sociales et la colonisation ont aussi été l'objet de questionnements en France. Les chercheurs, principalement les historiens, les sociologues et les ethnologues spécialistes de l'Afrique, ont travaillé dans ce sens. Partant d'une critique des textes telle que l'avaient engagée J.-C. Lucas et P. Vatin dans L'Algérie des anthropologues en 1975, ils ont affiné leurs analyses en intégrant rapidement le concept de  champ scientifique  développé par P. Bourdieu . Dans ce mouvement d'approfondissement et de collaboration pluridisciplinaire sur l'analyse des contenus, d'autres travaux collectifs ont vu le jour à travers des colloques ou des programmes de recherche. Ainsi, dans L'invention scientifique de la Méditerranée , une équipe pluridisciplinaire a mis au jour les rapports entre science et pouvoir à partir des trois expéditions scientifiques d'Egypte, de Morée et d'Algérie. Etudiant les systèmes de références et de comparaisons qui guident les pratiques savantes et les travaux des savants, elle a montré comment s'était construite progressivement une représentation globale de la Méditerranée.

Par ailleurs, l'application de la notion de champ scientifique dans l'historiographie française, grâce aux travaux de C. Charle ou V. Karady sur l'université et les universitaires pendant la III e République , a contribué au développement de problématiques et de méthodologies de recherche similaires concernant l'institutionnalisation des sciences coloniales fin XIX e - début XX e siècle . Ces travaux ont permis de reconsidérer la distinction entre les sciences coloniales utiles à l'entreprise d'appropriation et les disciplines métropolitaines à la légitimité toute universitaire. Les auteurs ont attesté que cette différence était moins opératoire qu'on pouvait le supposer, parce que la légitimité institutionnelle des savoirs scientifiques sur les mondes colonisés, au coeur de l'idéologie impériale, avait constitué un enjeu majeur. Il est apparu plus pertinent de penser les sciences sociales en situation coloniale comme traversées par une tension entre la relation qu'elles entretiennent avec le pouvoir colonial d'une part, et avec le champ scientifique national métropolitain, c'est-à-dire aussi international, d'autre part : les modalités de cette tension et leurs évolutions ayant d'importantes conséquences sur la sociologie des producteurs, les conditions de production et donc les objets scientifiques.

2. "Géographie et empire" : une question peu traitée par la recherche française

Science géographique et impérialisme européen ont été présentés comme deux éléments indissociables par les chercheurs anglo-saxons qui se sont intéressés à la question de la représentation des espaces coloniaux dans le cadre des études post-coloniales. E. Said qualifiait l'impérialisme d' " acte de violence géographique, par lequel la quasi-totalité de l'espace mondial est exploré, cartographié et finalement annexé " , et cette conception a fortement influencé toute une historiographie comprenant la géographie d'abord (et souvent essentiellement) comme un instrument impérial. Dans cette optique, des   études ont été menées sur l'entreprise taxinomique, sur la cartographie, la peinture paysagère, l'usage des géographies vernaculaires ou encore les mythes véhiculés par les discours géographiques .

Dans le cas français cependant, les liens entre géographie et empire restent peu explorés. Des historiens ont évoqué les relations entre géographie et colonisation de manière très institutionnelle comme D. Lejeune à propos des sociétés de géographie . Dans son ouvrage sur la formation de l'école française de géographie, V. Berdoulay remarquait : " rares sont encore les études qui cherchent à approfondir le contenu même des interactions entre la pensée coloniale et la pensée géographique de ses principaux défenseurs " (1995, p. 244). Il consacre lui-même un chapitre à la participation des géographes au mouvement colonial, notamment au travers de comités de soutien . Se plaçant dans le contexte de l'institutionnalisation de la discipline, O. Soubeyran a contribué à réduire la lacune soulignée par V. Berdoulay en travaillant sur les écrits de M. Dubois. Il a ainsi opéré une réévaluation du rôle de la géographie coloniale promue par ce dernier. Analysant le contenu des premiers numéros des Annales de Géographie , il a montré comment s'étaient opposés, entre 1891 et 1895, deux paradigmes concurrents et a insisté sur le caractère planificateur de la pensée de Dubois, préfiguratrice de la pensée " aménagiste " . Mais les conditions d'apparition et de pratique d'une géographie coloniale, notamment dans ses rapports à la géographie académique, restent des pistes à explorer, comme le suggèrent H. Blais et C. d'Alessandro .

Parallèlement, les géographes francophones s'intéressant aux espaces anciennement colonisés ont également contribué à la réflexion générale. Ils ont participé à des ouvrages pluridisciplinaires , et aussi engagé quelques recherches portant spécifiquement sur les savoirs géographiques. Ils ont ainsi alimenté le débat critique à propos des rapports entre géographie coloniale, géographie tropicale et géographie du développement . Des livres d'hommages ont également été l'occasion d'analyser les notions et concepts de la géographie tropicale . Mais, bien que ces travaux fassent partie intégrante de la culture réflexive des géographes et orientent ainsi leurs pratiques contemporaines, ils ont   suscité peu d'approfondissements chez les géographes, et c'est plutôt du côté des historiens qu'il faut se tourner. En effet, ces derniers ont poursuivi les analyses selon deux angles d'approche. D'une part, des recherches sont menées sur le développement institutionnel des sciences de l'homme en situation coloniale, mais la géographie n'y est étudiée que de manière indirecte, par le biais d'autres objets. Ainsi, M.-A. de Suremain s'intéresse à l'Afrique dans les revues de géographie , entre autres revues scientifiques ; E. Sibeud l'aborde comme environnement scientifique de l'ethnographie ; P. Singaravélou comme une science coloniale parmi d'autres . D'autre part, une seconde approche place la construction des savoirs sur l'espace au coeur de la problématique (H. Blais , I. Surun , F. Thomas ), faisant déborder la réflexion très largement au-delà de la seule discipline géographique et de ses producteurs patentés.

Tous ces travaux très récents témoignent de l'intérêt porté à ces questions par une nouvelle génération d'historiens, qui suscite un renouveau d'intérêt chez les géographes. Ainsi géographes et historiens de l'université de Bordeaux 3 ont récemment engagé un programme de trois colloques , échelonnés de 2005 à 2007, sur les relations entre géographie coloniale, géographie tropicale et géographie du développement. La première session, organisée par P. Singaravélou (13-15 octobre 2005) a porté sur " Géographie, exploration et colonisation ". A l'université de Toulouse , historiens et géographes français et tunisiens appellent à réfléchir en décembre 2006 sur les liens entre le fait colonial et la mise en tourisme au Maghreb, qui passe par la mise en place d'imaginaire, mais également la diffusion de savoirs sur les lieux.

Malgré un regain d'intérêt (C. d'Alessandro , F. Deprest ), on peut s'étonner que les géographes, à de rares exceptions près, ne se soient guère intéressés aux relations entre la constitution de leur science et l'expansion coloniale. Il y a peut-être là un effet induit de la hiérarchie sociale des disciplines. Lorsque l'on postule que le champ des sciences en situation coloniale est caractérisé par une très forte dépendance à l'égard du pouvoir colonial et une très forte indépendance à l'égard du champ scientifique national , on est rapidement conduit à conclure que, pour la géographie dont la dépendance au pouvoir est ancienne, l'effet ne peut être que redoublé en situation coloniale.

Il semble ainsi peu discutable que la géographie n'ait été qu'une science aux ordres dont le développement institutionnel à la fin du XIX e siècle a, en retour, directement bénéficié de l'expansion coloniale. Cependant se contenter d'une telle doxa manque précisément le but qu'elle croit atteindre en constituant l'un des plus massifs obstacles à la décolonisation de la géographie. Apparemment évidente, l'intention de domination militaire et politique ("diviser pour régner") a disqualifié l'interrogation épistémologique sur les procédures mises en oeuvre pour élaborer ces découpages.

Questionnements originaux

1. Problématique du projet

Depuis le milieu du XVIII e siècle, les producteurs de savoirs sur l'espace, s'appuyant sur le développement de la cartographie, tracent des limites et décrivent des contenus géographiques selon différents critères, à différentes échelles et en mettant en oeuvre des procédures très diverses et parfois antagonistes les unes des autres comme ont commencé à le montrer les membres de l'ACI "Coexistence des savoirs et discontinuités des rationalités dans la géographie moderne (1760-1860)" dirigée par J.-M. Besse. Reconnaître des limites, des seuils, des gradients, ou corrélativement, découper l'espace en zones, aires, régions ou pays, n'est pas le propre de la géographie dans les espaces outre-mer, mais la mise en oeuvre de ces opérations en terrain colonial pose question. Il n'est pas douteux que l'appropriation de l'espace par les savoirs géographiques a joué un rôle dans la conquête militaire et la domination politique des territoires colonisés, mais il nous semble contre-productif d'affirmer cette domination a priori comme horizon téléologique de toutes connaissances sur l'espace.

En effet, nous pensons qu'il serait plus pertinent d'examiner la construction des savoirs sur les espaces coloniaux en privilégiant l'analyse de la circulation des concepts, des méthodes, des modes de description et d'explication, circulation induite par le déplacement des producteurs (voyages, missions, mutations professionnelles), et par leurs réseaux de relations informels ou institutionnels (comités, revues) : de la métropole vers les espaces colonisés, entre différentes aires géographiques colonisées, des espaces colonisés vers le terrain métropolitain, entre types de savoirs (ceux des savants, des ingénieurs, des militaires, savoirs vernaculaires, scolaires).

2. Directions de recherche

Cet angle d'approche suggère un premier ensemble de questions, portant sur la construction, la mise en forme, la diffusion et la réception des savoirs géographiques. En quoi les modalités de la construction des savoirs géographiques sur les espaces colonisés sont-elles différentes de celles mises en oeuvre pour la métropole ? Quelles questions sur l'espace, quelles méthodes, quelles réponses ont paru légitimes ? Comment se sont articulés les pratiques sur le terrain et les savoirs savants ? Comment furent pris en compte ou non les savoirs vernaculaires ? Quels problèmes conceptuels ou méthodologiques spécifiques a posé le contexte colonial ? Les effets de circulation entre différentes aires colonisées et les effets de retour en métropole sont au coeur d'un second ensemble de questions. Les réponses apportées ont-elles structuré en retour les savoirs géographiques en métropole ? Comment ces savoirs ont-ils été représentés dans l'iconographie géographique, transposés dans les manuels scolaires ?

Pour organiser notre travail et trouver une direction commune, nous souhaitons mettre l'accent, dans un premier temps au moins, sur les savoirs concernant les délimitations. Comment sont construites les limites géographiques, comment se sont-elles ossifiées ou ont-elles été modifiées, réinterprétées, voire abandonnées ? Poser ces questions, c'est s'interroger corrélativement sur la construction des savoirs géographiques sur les " régions " - au sens extensif du terme - ainsi délimitées, à différentes échelles.

Les questions que l'on souhaite aborder sont donc les suivantes : Comment ont été construits, diffusés, modifiés les savoirs géographiques sur les délimitations des  grands espaces  (continent, aire culturelle, région bio-climatique) ? Comment ont été élaborées les limites entre Europe et Afrique, entre "Afrique blanche" et "Afrique noire", entre steppe et désert, forêt et savane? Quelles sont les procédures mises en oeuvre à l'échelon local (cartes des tribus, atlas des terroirs, reconnaissance des isolats, étude des fronts pionniers de la colonisation) ? Quels sont les savoirs géographiques produits sur les "genres de vie", et notamment les distinctions entre nomades et sédentaires, ruraux et urbains, avant, pendant et après l'école française de géographie vidalienne ? Comment ces savoirs ont-ils interféré avec la construction des découpages militaires et civils des territoires, avec les discours sur la continuité territoriale et l'unité de l'Afrique française ? Comment ont-ils rendu compte des mutations socio-spatiales engendrées par la colonisation ?

3. Champ d'étude temporel et spatial

Rien n'interdit de penser a priori que les réponses à ces questions ont pu changer tout au long de l'âge des empires, de leur constitution territoriale aux décolonisations. Travailler sur une période restreinte empêcherait toute tentative de saisir les mises en place, inflexions et ruptures dans la construction des savoirs sur les espaces colonisés. C'est pourquoi l'équipe a ouvert largement les bornes chronologiques du XIX e au XX e siècle, en prenant en compte une longue durée coloniale, et ne s'interdisant pas de déborder, à long terme et dans une perspective de pérennisation, sur la période post-coloniale. Toutefois cette ouverture maximale de la chronologique ne peut raisonnablement être soutenue sans réduire, par ailleurs, le domaine spatial  de la recherche. Nous avons donc réfléchi aux meilleurs moyens de mener à bien un tel projet sans affaiblir notre corpus de questionnements.

Tout d'abord, il nous a semblé judicieux de nous appuyer sur un terrain sur lequel une partie d'entre nous (H. Blais, F. Deprest, M.-A. de Suremain, I. Surun) avait déjà travaillé : l'Afrique française. Le fait que l'histoire coloniale soit relativement bien connue, dans ses grandes lignes, pour ces territoires, représente aussi un atout, permettant donc d'approfondir les questions qui nous préoccupent . Enfin, au-delà de ces raisons pragmatiques et justifiées par le souci de faisabilité du projet, ce choix a fait consensus pour plusieurs raisons :

D'une part, il s'agit d'un espace qui correspond à une réalité de la domination politique française, mais selon diverses modalités (départements, protectorats). D'autre part, il s'agit du cadre d'un projet de colonisation dans lequel la notion de continuité territoriale de l'empire est centrale. Comme le remarque l'historien J. Frémeaux : "  Dès le début, les ambitions sahariennes de la France ont pour point de départ aussi bien Saint Louis qu'Alger. Par la suite, aussi bien l'expansion vers le Niger que l'exécution du " plan Tchad " ont été conçus en complément avec la progression au Sahara algérien pour la constitution du bloc africain  " . Il y a ainsi une légitimité de la définition d'un tel espace, contemporaine de la période coloniale, même si la continuité ne sera jamais effective sur le terrain.

De plus, cette Afrique " des établissements côtiers aux confins sahariens " (J. Frémeaux), de la Méditerranée au Golfe de Guinée, enserrant l'immensité saharienne, est un domaine spatial qui présente une diversité de milieux écologiques, économiques, sociaux et culturels. Il a l'intérêt méthodologique de ne pas nous situer dans une seule et même aire culturelle, de ne pas nous enfermer dans des problématiques de "niches" scientifiques (l'orientalisme, l'africanisme) ou des effets de chronologie propre à l'histoire coloniale d'une région. Il permet au contraire des regards croisés et un décloisonnement, nécessaires pour alimenter notre réflexion sur les circulations conceptuelles et méthodologiques.

Enfin, cette restriction du domaine spatial de l'étude s'inscrit dans la perspective de collaboration avec des spécialistes d'autres régions dans le cadre d'un séminaire, mais surtout de l'organisation d'un colloque international à visée comparatiste.

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