Programme

 

 

Méthodologie

L'acquis de nos travaux antérieurs d'historiens et de géographes permettra d'engager rapidement l'exploitation des corpus. Les sources sont diverses : des productions de géographes académiques (ouvrages, articles, atlas, mémoires et archives personnelles), des archives militaires et des récits de campagne, des cartes et des images, des productions généralistes (revues savantes non géographiques, guides touristiques, manuels scolaires). Au cours de nos recherches précédentes, nous avons tous déjà mis en oeuvre des méthodes d'analyse sur des matériaux similaires, permettant d'étudier un spectre large de pratiques géographiques, de la reconnaissance du terrain à la vulgarisation des savoirs géographiques en passant par la mise en cartes ou en images. Notre ambition est de parvenir à articuler plus fortement des travaux personnels portant sur des sujets pointus et des dossiers pour lesquels nous pouvons déjà envisager des possibilités de travail collectif à court terme , dont les articulations générales sont les suivantes :

 

1. Pratiques et productions des géographes académiques

Florence Deprest et Marie-Albane de Suremain envisagent d'analyser les modalités des découpages régionaux dans les travaux des géographes à partir de l'institutionnalisation de la discipline. Comment, dans les espaces colonisés, s'est opéré le transfert et ont évolué les notions comme celles de "région naturelle", de "genres de vie", d'"adaptation homme-milieu", de "faits permanents" ? La région telle qu'elle était construite sur les terrains européens semble s'être rapidement révélée introuvable, ce qui a conduit à des solutions alternatives. Comment se sont élaborés les nouveaux critères de délimitation ? Dans quelle mesure la confrontation au terrain colonial a-t-elle été l'occasion de renouveler l'approche épistémologique (prégnance du cadre ethnique, référence à des unités à caractère historique ou politique, nouvelles modalités de "naturalisation") ?

Florence Deprest portera son attention aux productions des géographes sur le Maghreb, de la fin du XIX e siècle à la fin de l'entre-deux guerres. Il s'agit notamment des travaux d'H. Schirmer, H. Busson, E. - F. Gautier, A. Bernard, J. Despois, ou encore J. Célérier, dont une grande partie des ouvrages et des articles constitue le fonds bibliographique "Augustin Bernard", actuellement déposé au Centre de Recherches Africaines (Paris). En dehors des publications, ce fonds contient aussi quelques archives non classées, en particulier des dossiers concernant la préparation par A. Bernard de son ouvrage Les confins algéro-marocains (1911 ) , ainsi que celle d'un Atlas de l'Algérie et de la Tunisie (années 1930).

Marie-Albane de Suremain privilégiera les productions concernant l'Afrique de l'Ouest française, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux indépendances. L'analyse portera principalement sur les travaux de J. Richard-Molard et de P. Pélissier, qui se sont succédés à la tête de la section de géographie de l'IFAN (Dakar). Cet institut possède à ce sujet d'importantes archives. Elle prendra également en compte les articles publiés dans les Annales de Géographie , les Cahiers d'Outre Mer et le Bulletin de l'IFAN , notamment par Jean Tricart, Jean Gallais, Guy Lasserre. Dans une perspective de comparaison avec l'AEF, elle s'intéressera aussi aux travaux de Gilles Sautter, collaborateur étroit de Paul Pélissier durant toute cette période. Elle examinera notamment la réalisation commune d'un atlas des terroirs africains, dans les années 1960, sous l'égide de l'ORSTOM.

Pierre Singaravélou privilégiera les productions issues de l'Ecole coloniale, notamment les archives inédites constituées par les mémoires de géographie des élèves (Centre des Archives d'outre-mer), et s'intéressera aux archives de l'Institut colonial de Bordeaux (Archives départementales) et des sections coloniales des écoles supérieures de commerce (Archives des Chambres de commerce). L'étude de ces sources permettra d'examiner la position institutionnelle et épistémologique de la "géographie coloniale" dans le champ de la géographie universitaire des années 1890 à la Seconde Guerre mondiale.

Parallèlement à la constitution d'une multiplicité de découpages régionaux, l'expansion coloniale semble avoir joué un rôle dans l'émergence de discours sur la totalité terrestre et les interactions des lieux à l'échelle mondiale. Pascal Clerc et Jean-Baptiste Arrault se proposent d'approfondir cette piste de réflexion. Le premier analysera les écrits de Jules Duval (1813-1870). Avocat de formation, colon en Algérie puis vice-président de la Société de Géographie de Paris, Duval développa l'idée d'une colonisation aboutissant à l'équilibre de la répartition des hommes et des richesses sur l'ensemble de la terre. Le second s'intéressera aux travaux du géographe Maurice Zimmermann : il étudiera comment ce dernier, qui tient de 1895 à 1920 la chronique géographique dans les Annales de Géographie , enregistre les avancées de la colonisation en Afrique et l'intègre à un discours plus large sur le façonnement du monde (transformations des économies, ouverture des transcontinentaux).

 

2. Géographie et représentations militaires de l'espace colonial

Hélène Blais et Isabelle Surun envisagent d'étudier les modalités de la géographie militaire dans les contextes de mission d'exploration ou de conquête. Hélène Blais s'intéressera tout spécialement à la cartographie des zones sahariennes par les services topographiques en Algérie, à partir des archives du Dépôt de la guerre. Service topographique et service du Génie ont envoyé des hommes en Algérie, chargés d'arpenter le territoire, de dresser des cartes et de procéder à certains aménagements. Les ordres et instructions, les correspondances et les rapports de missions offrent des matériaux essentiels pour analyser le regard porté sur le territoire, en période de conquête et en période de colonisation. La question de la représentation des tribus et notamment des tribus nomades dans la zone saharienne permet de s'interroger sur l'inadéquation des normes cartographiques et leur adaptation éventuelle au terrain par les cartographes militaires confrontés à une réalité sociale neuve à leurs yeux.

Isabelle Surun propose de travailler sur l'exploration cartographique menée par Faidherbe alors qu'il était gouverneur du Sénégal (de 1854 à 1861 puis de 1863 à 1865) dans le cadre d'une stratégie expansionniste qui consistait à établir une voie de jonction entre le haut Sénégal et le Niger. Faidherbe ne put réaliser lui-même ce programme faute de soutien politique, mais son plan fut repris par ses successeurs. Un des axes de cette recherche porterait sur la réalisation du plan de Faidherbe par d'autres que lui. Les expéditions militaires qui sillonnent les régions du haut Sénégal et du haut et moyen Niger dans les années 1880 et au début des années 1890 ont donné lieu à la publication de nombreux récits de campagne . Ils accompagnent l'expansion territoriale et témoignent de la visée géopolitique qui sous-tend la mise en place de la colonisation française. Leur étude devrait permettre de mettre en évidence la spécificité des représentations de l'espace colonial propres à la France, qui recherche partout la continuité territoriale de ses possessions en essayant d'établir des jonctions entre elles.

Dans son expression la plus précoce et la plus durable, ce projet a concerné la jonction entre Sénégal et Algérie. La recherche de ses différentes occurrences, chez les voyageurs, les militaires et les politiques, depuis la conquête de l'Algérie jusqu'à l'abandon des projets de Transsaharien, constituera un objet commun aux membres de l'équipe.

 

3. Mise en cartes et en images

Dans le cas de Faidherbe, étudié par I. Surun, le corpus cartographique proprement dit pourrait être analysé comme un exemple des pratiques de la cartographie militaire et mis en relation avec celui que produisent les officiers cartographes en Algérie étudié par H. Blais, pour évaluer dans quelle mesure les pratiques dirigées par Faidherbe constituent un transfert sur l'espace sénégalais de celles qu'il avait lui-même apprises en Algérie.

Par ailleurs, il s'agit de s'intéresser aux cartes militaires, aux cartes civiles, à leur construction, leur diffusion et à leur usage, sur le terrain et en métropole, par l'exploitation des corpus évoqués ci-dessus. La mise en regard et le croisement de plusieurs registres cartographiques (cartes de guerre, cartes de colonisation, cartes touristiques, cartes pédagogiques) sur des territoires donnés constituera l'un des dossiers communs du groupe.

Didier Mendibil, qui a précédemment travaillé sur les usages spécifiques des images par les géographes français dans les ouvrages sur la France, publiées entre le milieu du XX e et la fin du XX e siècle, se propose d'étudier l'iconographie géographique de l'Afrique française. Le contexte colonial conduit-il à des usages spécifiques de l'image ? Il s'agira d'analyser et de comparer les archives photographiques de l'Institut de Géographie de l'Université de Paris 1 (collections d'Augustin Bernard, de Jean Dresch conservées par le laboratoire PRODIG), soit environ 3000 images, à d'autres archives photographiques à caractère géographique mais d'origine non universitaire telles que les séries de photographies de la Société de Géographie de Paris ou celles conservées dans la base Ulysse à Aix-en-Provence. Une attention particulière pourrait être donnée aux archives photographiques de l'IFAN (Dakar) où se trouvent plusieurs milliers de clichés dont une partie est issue du travail des géographes. On examinera également les choix iconographiques et les dispositifs icono-textuels et argumentatifs mis en oeuvre pour faire parler les images sur les espaces colonisés dans une série d'ouvrages majeurs tels les Géographies Universelles . Pour la seconde moitié du XX e siècle, on cherchera notamment à analyser comment la dénonciation du colonialisme a pu conduire à reconsidérer l'iconographie géographique.

 

4. Diffusion des savoirs

Sur la base des travaux engagés, nous serons mieux à même d'interroger les processus de transposition du savoir disciplinaire vers des ouvrages destinés à un public non spécialiste. Dans cette perspective, F. Deprest envisage d'analyser un corpus de guides touristiques sur l'Algérie et la Tunisie ; M.-A. de Suremain et P. Clerc des manuels de vulgarisation à destination du grand public et des manuels scolaires. Dans ces trois types de sources, il s'agira d'étudier les modalités de transposition, de simplification voire de production originale par des scientifiques engagés dans ce genre d'ouvrages à différentes périodes (M. Dubois, A. Bernard, P. Pélissier, J. Richard-Molard, Jean Dresch). L'iconographie des ouvrages étudiés dans cette perspective pourrait aussi constituer un corpus spécifique examiné par D. Mendibil.

 

5. Comparaisons internationales

Pour mener à bien ce projet, il nous semble indispensable de l'inscrire dans le cadre d'un développement de relations scientifiques multiples et croisées : d'abord avec des chercheurs français et étrangers travaillant sur le même domaine spatial, ensuite avec des chercheurs français et étrangers travaillant sur d'autres aires de l'empire français, enfin avec des chercheurs français et étrangers travaillant sur d'autres empires construits dans d'autres régions du monde.

Nous prévoyons diverses occasions pour engager puis approfondir ces relations scientifiques. Dans le cadre du séminaire régulier, nous envisageons d'inviter quatre intervenants et/ou discutants extérieurs par an à partir de la deuxième année du programme. Dans le cadre de missions de recherche à l'étranger, nous envisageons de développer des collaborations durables, notamment avec des collègues à Alger et Dakar. Une journée d'étude à mi-parcours du programme permettra de présenter les premiers résultats de la recherche et sera l'occasion d'une confrontation avec quatre discutants extérieurs dont deux étrangers. Enfin, un colloque international nous donnera l'occasion d'approfondir les relations mises en place, d'en amorcer de nouvelles et, sans doute, d'esquisser des perspectives d'un programme aux objectifs essentiellement comparatistes.

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